A House of Dynamite, le nouveau Kathryn Bigelow, intéressant dans sa structure, dans le sens où face à cette intensité pure du moment (le suspens étant concentré sur une poignée de minutes, durant lesquelles le sort du monde occidental est suspendu à la trajectoire d’un missile nucléaire), Bigelow prend la décision de rejouer, trois fois, à travers trois points de vue différents, cette suspension, comme si le but du film n’était pas de savoir si l’explosion allait survenir, mais en quoi le frisson de sa possibilité terrasse toute conflagration a posteriori. Une forme de 24, mais dont le split screen ne se ferait pas dans la même unité temporelle, mais dans un ressassement mélancolique qui s’est extrait de la conclusion de son histoire (La Fin de l’Histoire aurait d’ailleurs été un très bon titre). Mais tout cela est conceptuel, des éléments sur lesquels il est agréable de gloser à l’écrit – parce qu’en termes intuitifs, la réussite est loin d’être totale et le film n’est jamais aussi bon que dans son acte 1, lorsqu’on vit pour la première fois la situation, soufflante de réalisme, à travers le point de vue de Rebecca Ferguson. L’acte 2, plus rébarbatif, a pour intérêt de nous introduire au concept de fresque que Bigelow veut mettre en place, comme un grand miroir sur un très court moment d’intensité, et il est passionnant de découvrir ce que chaque personnage, aperçu jusqu’à maintenant dans un coup de vent, ou simplement à travers leur écran de visio, vit réellement, comme si le suspens ne se décuplait pas dans son déroulement mais dans le déploiement effectué à travers la perception de chacun, tel un mille-feuille de l’angoisse.
Et donc l’on espérait que l’acte 3, passé l’introduction du concept, saurait hausser le niveau. Sauf que, lorsqu’on emprunte le dernier point de vue du film, l’on est un peu ennuyé. Surtout, l’on ne comprend pas pourquoi Bigelow, visiblement si désireuse de proposer un récit urgent et moderne, sur la possibilité d’une guerre nucléaire, préfère faire de son président un doublon évident d’Obama (joué par Idris Elba), dont la relation avec sa femme et ses filles rappellent clairement l’ancien président. C’est un peu comme si Bigelow, démocrate, portait tant en horreur Trump qu’elle préférait refouler son existence et le rayer de l’histoire. Pourtant son film est un écho clair à ce dernier. Et il aurait été mille fois plus intéressant s’il avait osé embrasser le réel jusqu’au bout et mis un Trump à la Maison Blanche.
Par conséquent, cet acte 3 paraît faux, bancal, dépassé, et l’on est peu intéressé par les atermoiements existentiels d’Elba (pressé par ses commandants de déclencher une riposte, et donc de démarrer une guerre nucléaire, avant même que le premier missile ait touché sa cible), parce que l’on ne peut s’empêcher de voir ici un film qui paraît avoir 15 ans de retard. Brutalement l’œuvre entière devient hypocrite, en décalage avec son sujet : elle n’est plus ce qu’elle dit. Face à ces personnages qui refusent d’admettre l’existence du missile fonçant sur eux, face à ce récit se voulant brutal et réel, l’on comprend que c’est le film lui-même qui se met en dehors du réel et préfère vivre dans une Amérique fantasmée et qui n’existe plus. Le concept ainsi passionnant du film, et qui fonctionne une grande partie du temps, finit dans le dernier acte par faire pschit, en proie aux turpitudes qu’il comptait dénoncer. Dommage. Mais intéressant. 2/5.
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