The Brutalist, qu’on attendait beaucoup, parce qu’on avait particulièrement apprécié les deux précédents films de Brady Corbet, et parce que le temps d’attente (six ans), additionné aux retours dithyrambiques, nous faisait penser qu’il allait réaliser son premier grand chef-d’œuvre. Bilan : The Brutalist ressemble surtout à un The Master, en moins bien et en plus long. On retrouve, pourtant, au départ, toutes les qualités de Corbet, qu’on prend peut-être trop pour acquises, après nous y avoir habitué avec Vox Lux et Childhood of a Leader. On retrouve la même solennité un peu pompeuse, mais audacieuse, courageuse ; la même lenteur, la même science du cadre, la même intensité dans les thèmes, à la fois extrêmement réalistes, historiques, et en parallèle intérieurs, allégoriques, quasiment oniriques. Aussi, durant la première partie du film, l’on est un peu hésitant : le film est beau, bien mené, surtout il passe extrêmement vite, nous emporte totalement. Et en même temps, l’on doute, devant ce tableau, qu’une profondeur, à la hauteur de la préparation déployée, va se révéler. Mais, après tout, c’est souvent le cas des chefs-d’œuvre : ils prennent des risques, parfois au bord, de par la lourdeur de leurs ambitions, de s’effondrer. Et au centre de l’œuvre, ils passent de l’autre côté, ils décollent, ils brûlent. C’était, par exemple, totalement le cas de The Master. Et il nous a semblé que c’était exactement ce qu’échouait à faire The Brutalist.
Parce que c’est après son entracte que le film révèle qu’il n’a en fait aucune dialectique. Dans la première partie, on suit la douleur de cet homme, rescapé de la Shoah, arrivé aux États-Unis seul, orphelin de sa vie et même de ce qu’il avait, de ce qu’il était, sa carrière entièrement réduite à néant – et quand il retrouve sa femme, il retrouve même une estropiée. L’on attendait donc, dans la seconde partie, que de lui naisse the brutalist, à savoir l’architecte qu’il allait devoir redevenir, plus grand encore que celui qu’il avait été autrefois, et surtout l’on s’attendait à un renversement, un dédoublement, vis-à-vis de son patron, cet américain capitaliste, interprété par Guy Pearce. Sauf que cela n’arrive jamais. Du début à la fin, The Brutalist est un récit de victime. Comme si cela ne suffisait pas, le héros, dans la seconde partie, est violé par Pearce. Et cela empêche le film de devenir ce qu’il dit, et de dire ce qu’il est, soit un film sur la création (contrairement à The Master, qui savait faire la synthèse hégelienne entre le maître et l’esclave).
Plus, il nous a paru évident, en regardant le film s’enliser, pendant qu’on explore les conséquences au viol du héros (avec cette terrible séquence du dîner, où Guy Pearce est confronté à ses crimes), que cela aurait dû être le contraire. C’est Adrien Brody, dans la grotte en Italie, qui aurait dû violer Guy Pearce. Cela aurait renversé le film sur lui-même : cela aurait créé la dialectique entre maître et esclave. Cela lui aurait permis d’accéder à une totalité. Au lieu de cela, il rejoue la tragédie victimaire. L’on en revient, à la toute fin, au titre du film : qui est the brutalist ? Cela aurait dû être le héros. Cela aurait dû être l’architecte. L’homme brutalisé, devenu brutalisant, devenu artiste. Cet échec dit tout : il n’y a, dans ce The Brutalist, malgré l’ambition monumentale de sa première partie, pas de centre, pas de cœur, pas de synthèse. Comme si cela ne se jouait qu’à un détail, à un simple choix, qui aurait dû être inversé. Mais il nous semble que ce détail change tout, et fait d’un potentiel chef-d’œuvre, un film unilatéral, monocorde, qui ne parvient jamais à se renouveler à partir de son centre, à se régénérer de son obscurité. Et il demeure, du début à la fin, un point de départ. Il n’est, du début à la fin, pas un maître, il est un esclave. Comparé à The Master, c’est ainsi qu’aurait dû réellement s’appeler The Brutalist : The Slave. 2,25/5.
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