Hamnet, qui laisse une impression contrastée, tant au départ le film paraît dénué d’enjeu, d’impact, relatant la vie de Shakespeare, de sa femme et de ses enfants, sans vraiment qu’aucun des personnages ne prenne la moindre consistance. On a alors le sentiment que Chloé Zhao est si désireuse de mettre autant le focus sur Agnès, la femme de Shakespeare, que sur Shakespeare lui-même, qu’elle ne parvient pas réellement à créer à travers ce duo une forme d’ancre ou d’identification claire. Pire, quand les deux personnages se rencontrent et tombent amoureux, on ne tombe pas amoureux avec eux ; quand ils ont des enfants, l’on n’a pas d’enfants avec eux, et donc, quand ils souffrent de la perte de leur Hamnet, à aucun moment on en souffre nous, parce que l’on est demeuré extérieur de leur drame, maintenu à distance par cette incapacité à rencontrer les deux personnages individuellement avant qu’ils ne se rencontrent l’un l’autre. Comme si, parce que Zhao voulait au départ maintenir le monde intérieur de Shakespeare en-dehors du film, cela empêchait toute intériorité de naître. De ce fait, Hamnet arrive au climax de son échec quand Jesse Buckley hurle face à la mort de son fils – parce que l’on ne ressent rien. À ce stade, le film est presque un exemple de l’échec total à transmettre la douleur d’un personnage à son spectateur. Les personnages peuvent hurler, de manière quasi pornographique, l’on ne se sent pas concerné
Et puis, curieusement, dans le troisième acte, tout marche, et non seulement tout marche, mais tout devient une démonstration de ce qui a été précédemment raté. À savoir que lorsque Jesse Buckley finit par comprendre que son mari n’est pas seulement son mari, mais Shakespeare, elle s’aventure à Londres pour aller voir une représentation de Hamlet. Et c’est instantanément déchirant, de la voir submergée par ce public, par la pièce, par cet art qu’elle interprète comme une réalité. Deux choses alors sont belles : que sa solitude, au milieu des autres, est pour la première fois représentée, ce qui permet d’explorer son intériorité et ce faisant celle de son mari face à elle. Sa tristesse devient un axe, une solitude face à d’autres solitudes, et l’autre force du passage, c’est que, précisément, tous les spectateurs autour d’elle pleurent également. Quand elle prend la main de l’interprète d’Hamlet, en train de mourir, elle n’est pas la seule à le faire. Tout le monde le fait. Car tout le monde a perdu quelqu’un. Et ce que le film échouait totalement à faire dans les deux premiers actes (faire de l’enfant notre enfant), il le réalise, en se retournant sur lui-même, dans le troisième acte, à travers Shakespeare, à travers l’art de la catharsis et du transfert : comme s’il admettait qu’il avait besoin de Shakespeare, qu’il avait besoin de son héritage, pour devenir total. Film donc un peu curieux que ce Hamnet, qui finit par réussir tout ce qu’il avait raté – et c’est toujours mieux dans ce sens que dans l’autre. 1,75/5.
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