Tenet, la définition même de l’absence de profondeur, puisque le film multiplie les complexités sans jamais creuser, comme ces œuvres ratées qui, sachant qu’elles n’ont rien à dire, nulle part où aller, gesticulent narrativement dans tous les sens pour feindre être riches – et comme l’on est triste d’avoir à dire ça de Nolan, l’homme habituellement du mouvement simple et limpide, de la course déterminée vers l’avant. Car Tenet n’est donc pas qu’incompréhensible : il est extrêmement bête (la palme à la fin, où Nolan tombe, comme tous les réalisateurs arrivés dans l’impasse, dans la morale, puisque la morale arrive toujours par dépit de l’esthétique) et particulièrement chiant, à la limite de l’insupportable, ce qui rend le film encore plus difficilement compréhensible tant rapidement l’on ne tient même plus à faire aucun effort. Mais pourquoi un tel ratage, chez un metteur en scène qui jusqu’à maintenant avait toujours évité la fausse note ? Sans doute parce que le film tout entier est construit sur une fausse bonne idée, que Nolan, au cours de l’écriture du scénario, n’a jamais voulu abandonner, au point de forcer les narrations à s’imbriquer entre elles, et de construire donc un film malade. Cette idée, c’est celle du rembobinement, si abstraite, que Nolan lui-même ne comprend pas – comprendre au sens intégrer en soi, absorber dans son œuvre, ingérer en tant qu’axe. Le film n’a par conséquent pas de centre, tant et si bien que le réalisateur, incapable d’appréhender narrativement cette idée, d’en faire un point d’horizon, se met à tourner tout autour en pure perte, avec ces intrigues de séries télé, hors-sujet dans un film de 2h30 (comme ce passage où les héros doivent récupérer un tableau – et c’est pour cela que Nolan a fait exploser un avion… tout ça pour ça, se dit-on alors navré), sous-intrigues là pour dissimuler qu’il n’y a pas de vraies intrigues. Que Nolan ne sait pas comment tirer de son idée une ligne directrice. Que le film, littéralement, ne parle de rien. Et n’a pas de sens. Ni vers l’avant, ni vers l’arrière.

Plus, cette idée, non seulement Nolan peine à la transformer en sujet, mais surtout il peine à la filmer, à la sublimer visuellement : hormis quelques séquences comme la poursuite sur l’autoroute où le héros sort pour la première fois dans le monde rembobiné (séquences qui auraient dû arriver plus vite, être plus claires et plus nombreuses), le concept du retour en arrière, de la bataille avec son double inversé, est objectivement laide, éprouvante à regarder, peu féconde émotionnellement parlant. Ajouté à cet échec narratif et visuel, le fait que Nolan n’a jamais semblé aussi paresseux, tellement confiant et sûr de lui qu’il ne tente même plus de faire semblant, termine de plomber le film (tous ces passages où il fait dire à ses personnages « on s’en fiche de qui je suis » ou « ce n’est pas grave si tu ne comprends pas, simplement ressens » ne représentent plus une façon, pour le réalisateur, d’assumer son style de l’action présente, mais de se cacher derrière ses limites).

Tenet, pour toutes ces raisons, ne marche pas, et plus encore, il paraît absolument inessentiel, d’une existence quasi-anormale : il évoque le déterminisme (la cause et l’effet inversés… Spinoza sans doute aurait compris le film) mais paraît ironiquement totalement indéterminé, ne venir de rien et aller vers rien. En réalité, ce n’est pas seulement que le film évoque l’à rebours : c’est qu’il est ressenti de façon à rebours. Notamment via cette relation entre Kenneth Branagh et Elizabeth Debicki, ponctuée de dialogues d’une nullité absolue (tel le If I can’t have you, no one will, prononcé très sérieusement et digne du Bouffon Vert de Spider-Man, ou encore le sempiternel vers de T.S. Eliot this is how the world ends, not with a bang but with a whimper) et qui paraissent hors-sujet avec le sens profond du film, avec son mouvement naturel, et qui étonne tant Nolan ne s’était jusqu’alors jamais arrêté sur de telles relations humaines. Or à la fin du film, l’on comprend pourquoi le metteur en scène a accordé tant d’importance à ces deux personnages : c’est parce que le film, à travers une ultime révélation abstraite, limitée à une réplique, se veut être une réflexion écologique sur le traitement que l’homme inflige à Mère Nature (Interstellar 2, donc, l’odyssée non plus dans l’espace mais dans le temps… Mankind was born on Earth and it was meant to die here). Ainsi, Branagh et Debicki illustrent cela : l’hybris de l’homme, qui martyrise la planète. Sauf que Nolan, qui construit tout son film à l’envers, ne peut même pas compter sur cette allégorie pour donner un semblant de cohérence à cette intrigue, puisque l’allégorie elle-même est transmise à la fin. Rien, jusqu’au bout, ne va, et surtout pas d’ailleurs les acteurs, jamais vraiment bons ou même utiles chez Nolan, réduits à la condition de marionnettes, et qui ici sont des marionnettes perdues, sans marionnettiste, aux visages hagards (la palme à Branagh, particulièrement mauvais et ridicule).

Enfin, Nolan finit tout cela sur un twist schizophrénique, c’est-à-dire, comme on l’a déjà théorisé, un twist profane comme un cliff, puisqu’on retourne tellement l’histoire sur elle-même, à 360 degrés, qu’elle devient aussi négative en termes de contenu qu’un cliff. De la même façon que Nolan convoque la morale pour conclure son film, il achève sa narration avec un ouroboros, un pathétique en fait le début c’est la fin, en fait le héros c’est le magicien d’Oz, pour dissimuler que le film n’a pas d’axe, ne tend vers rien, n’a rien à dire : Tenet n’est qu’une illusion épuisante qui tourne sur elle-même. Twist, par ailleurs, dont le principe du l’agent secret, c’est en fait le mystérieux patron, nous a rappelé Cypher, film autrement plus simple et humble, et dont l’on avait déjà reniflé l’inspiration dans les trailers de Tenet.

Seule qualité du film : c’est du Nolan pur jus, qui n’a fait aucune concession et meurt sans reculer, dans une parodie outrancière, quasi-poétique, de lui-même. Ainsi, l’on pourra voir, parfois, l’idée qu’avait le réalisateur en pensant à Tenet, le film achevé qu’il aurait pu être. L’on aurait aimé cette façon qu’il a de vouloir mettre en scène l’opposition du temps avec lui-même, l’entropie de l’avant et de l’arrière se rencontrant en un seul moment, dans ce présent du combat. C’est là une idée extrêmement cinématographique et purement Nolanienne, puisqu’il tente encore et toujours de saisir, de capturer, la tension du temps avec lui-même, comme un combat pour ne pas le perdre (une forme de À la recherche du temps perdu, où le doux rêveur est remplacé par une armée entière, et si dans Inception le rêve se construisait, ici le passé se combat et se détruit). Tenet aurait donc pu être Proust avec une mitraillette… Mais ce n’est au lieu de ça qu’un rêve avorté, un film si raté que l’on doute de l’avoir réellement vu, troublé par ces souvenirs du corps d’Elizabeth Debicki, l’actrice perpétuellement objectivée par Nolan, pourtant habituellement si froid, la représentant comme un albatros, l’allongeant le plus possible, renforçant encore un peu plus si c’était possible l’étrangeté impalpable du film. Un corps, sans début et sans fin, comme ce film, sans début et sans fin. 0,5/5.

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